Cherchant les vagues

Photographie par Cristina Gareau

Essai par Mia Daniels
 

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Temps de lecture : 5 minutes

Essai par Mia Daniels

Publié Février 2019

Je transpire d’un élan simultané,  je prends conscience que je ne suis pas seule et tout autour de moi la vie pullule.


 

Je transpire d’un élan simultané,  je prends conscience que je ne suis pas seule et tout autour de moi la vie pullule.

Imaginez-vous dans une autre époque. Observez. Découvrez notre société construite sur l’organisation du temps. Tentez de ressentir un autre rythme. Celui du soleil et de la lune, celui des marées et des étoiles qui brillent dans la nuit noire, celui des horizons ou des ombres qui dansent près du feu, celui de l’humidité de l’air comme de la moiteur des forêts, celui de l’odeur du bois de cèdre fraîchement coupé qui brûle en charbons ardents, comme notre feu intérieur.

Par les textures des algues, réorientez-vous vers l’océan, vers la terre, vers la température, vers les saisons, vers votre ami qui vous accompagne, vers le sable qui se loge entre vos orteils, vers les traces de pas qui sont celles d’autres : ces marques empesées dans la plasticité de nos environnements, l’odeur d’une empreinte, l’appel de la meute. Et pendant tout ce temps, existe toujours ce sentiment de persistant que vous n’êtes pas seule à être en vie.

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Imaginez une rivière qui serpente la forêt tropicale. L’eau porte toutes les couleurs, du noir au brun au vert, reflétant l’opulence des feuillages, des arbres, des ruisseaux et des rivières aux bas-fonds inconnus. Le mystère de ces mélanges de fluides aux couleurs profondes est propre à l’ambiance et au rythme de notre voyage. Notre canot frôle la surface lisse de l’eau, brise ce délire que sont les réflexions à l’envers de la nature.  Sans presque aucune ondulation, nous faisons notre chemin, en glissant sur ces routes de soie, jusqu’à l’océan. Nous nous attendons, à tout moment, de voire voler un aigle au-dessus de nos têtes, un poisson sauter hors de l’eau, ou entrevoir un ours noir dans les bois. Toutefois seulement le calme nous salue, un silence presque étrange, comme si nous allions naviguer jusqu’au bout du monde.

 

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Nous sommes trois dans le canot qui est rempli à rebord : des sacs au sec colorés, des cannes à pêche, de la nourriture ainsi que nos planches de surf tirées en remorque derrière notre canot. Nanou brave l’eau profonde d’un noir cryptique dans sa peau de néoprène, nageant à nos côtés avec son appareil photo et son caisson à l’épreuve de l’eau pour ne rien manquer de ce ravissement riverain. Après une longue journée et demie de voyage, dans ce moment intemporel, nous nous sommes perdues et retrouvées sur les routes forestières de l’île du nord de Vancouver. Nous nous sommes laissées vagabonder dans une rhapsodie liquide et décousue du monde marin.  Tranquillement, nous quittons le bayou, la marée à nos côtés, nous nous prélassons dans les textures et la chaleur du soleil d’octobre, nous ne sommes que des passagères présentes sur le chemin.

Nous nous sommes laissées vagabonder dans une rhapsodie aux couleurs de la mer.

Il n’y a personne sur la plage, comme nous nous y attendions évidemment. Le soleil est bas dans le ciel. Nous débarquons de notre voyage sur l’eau juste à temps pour capturer ces derniers rayons lumineux pour monter le campement et partir le feu. Au fur et à mesure que le jour s’efface pour laisser place à la nuit, nous nous blottissons autour du feu de bois de cèdre, recouvertes de la tête au pied, bas de laine, tuques et manteaux bombés. Flottant aux limites de l’hiver, notre souffle est comme un fantôme dans la nuit et valeureusement, nous nous laissons emporter par le mystère de l’ensemble. La lune sort peu à peu aux côtés de l’horizon orangé laissé par le soleil, elle le suit dans son passage hâtif vers la maison. Cette lune nous laisse avec le plus beau des au revoir : un ciel rempli d’étoiles.  

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Frappé par la beauté, un silence céleste nous surmonte, il n’existe pas de mot… Nous nous laissons aller dans le noir béant de la nuit tachetée par les étoiles, en amenant avec nous l’univers entier. Il est difficile d’imaginer un ciel plus abondant; nous nous sentons petites, toutefois remplies d’émerveillement. Nous pointons les constellations, la Petite et la Grande Ourse, les Sept Sœurs, Cassiopée. Les lumières brillent, orangées puis jaunes, et se dissipent. L’orchestre cosmique joue au-dessus de nos têtes et nous jubilons tel le carillon de la poussière d’étoiles à travers l’atmosphère. Le feu n’est plus que braise et semble mourir tranquillement. Il doit être l’heure, l’heure de se glisser dans nos sacs de couchage, cordées comme des sardines, dans nos rêves nous volons.

 

Il est difficile d’imaginer un ciel plus abondant, nous nous sentons petites, toutefois remplies d’émerveillement.

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Le petit déjeuner se compose de café noir fort, d’œufs, de pommes de terre douces et de pain rôti sur la braise. Tout est préparé sur le feu de bois. Nous nous régalons comme des reines, enchaînant avec un shooter de whisky pour bien sentir couler le sang dans nos veines. Assises autour du feu, nous regardons la marée remplir l’embouchure de la rivière, vagues après vagues, vers l’amont et le tournant du cours d’eau. C’est vrai qu’il existe quelque chose de particulier à cette eau qui entre par la mer, rencontrant la côte une vague à la fois. C’est envoûtant de voir les énergies se heurter. De l’autre côté de la rivière, nous pensons toujours y entrevoir un ours, mais ce n'est que l'illusion de la côte battue par les saisons.

 

Le bois de mer, provenant d’arbres matures, est dispersé sur les plages comme des os, tels les vestiges d’une fête terminée.

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Les plages le long de la côte sont sauvages et chaotiques : des vagues indisciplinées se cassent sur les roches, les dalles et les rochers. Les lits des varechs se font pousser et tirer, ici et là, toujours à la merci des courants. Le bois de mer, provenant d’arbres matures, est dispersé sur les plages comme des os, tels les vestiges d’une fête terminée. Les arbres noueux et tordus pourraient vous raconter leurs tempêtes hivernales : vagues et vents d’ouragans, quelque chose qui sonne comme un éloge à mère Nature. Nous n'avons ce paysage sauvage et pur que pour nous, presque seules, sans trace d’autres animaux sauvages. Nous imaginons les ours et les aigles en migration pour se nourrir de saumons frayant dans la rivière. C’est le temps de l’année pour un festin, l’hiver arrive.
 

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Nous lavons notre vaisselle, pieds nus dans les eaux glaciales de la rivière, nos orteils sont rouges. Le feu fume et frétille, l’eau chauffe et s’apprête à bouillir, le café d’après-midi s’infuse. Notre attention pour le feu est continuelle, nous sommes comme des mouches attirées par la lumière, elle nous enivre.

Nous nous sommes rendues jusqu’au bout du monde, sans savoir à quoi s’attendre. Laissez-moi l’extase de vous décrire le réveil devant une éternité d'eau cristalline. Nous sautons dans nos épaisseurs de néoprène et courrons avec nos surfs jusqu’au bord de l’eau. La mousse du bord de mer nous accueille en dansant à la surface des vagues pour ensuite venir se fondre sur les bancs de sable.

 

Glissant au-dessus des eaux turquoise glacées et cristallines.

Nous rions, nous chantons, nous crions, nous faisons la fête avec les vagues, nous nous laissons mouvoir d’avant à arrière sur nos planches, glissant au-dessus des eaux turquoise glacées et cristallines. Rien ne peut égaler un tel moment, celui où l’on partage les vagues entre amies – avec toute notre gracieuse maladresse féminine, nous dansons ensembles et célébrons notre joie. Nos longboards brillent comme des gemmes à travers ces plages nordiques désertes.  

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C’est en se retournant que nous constatons l’étendue de la rive. Un mince filet de fumée s’échappe contre l'arrière-plan sauvage et tordu; notre sauna post-surf nous appelle. Depuis l'eau, des coupes à blanc comme des cicatrices du passé et du présent s'affichent, des surfaces entières rasées comme si nous avions arraché un membre ou la peau d’un corps. Nous pouvons distinguer les routes forestières de ces contrées sauvages. Même ici, au bout du monde, nous avons laissé peu de lieux intouchés. Dans ce paysage il existe une sobriété, une peine au cœur, une sorte de déjà-vu qui nous souffle à l’oreille que nous nous sommes trompés, nous les humains.

…avec toute notre gracieuse maladresse féminine, nous dansons ensemble et célébrons notre joie. Nos longboards brillent comme des gemmes à travers ces plages nordiques désertes.  

Nous enlevons nos néoprènes couche par couche. Nous laissons sécher nos gants et nos bottes comme des corps morts pendant au cou des arbres. Le charbon et les roches sont chauds. Notre sauna fait d’une bâche nous tente comme une délicatesse d'après surfe. Nous versons de l’eau salée sur les roches, respirant la vapeur et l’odeur d’huile essentielle d’eucalyptus, nettoyant les pores ne nos corps nus dans ce sauna de fortune. Nous courrons nues fesses et nues seins le long de la plage. Sans hésitations, nous sautons dans l’eau glaciale du Pacifique, nos cœurs s’arrêtent, nous avons le souffle coupé. Se baigner nue en pleine nature permet à mon cœur de s’emplir; je ne peux imaginer de moment plus savoureux. De retour au sauna, à l’abri, la lumière se reflète sur nos visages bleutés.

 

Encore, allez, répète : l’eau de l’océan, la vapeur des roches et ensuite la transpiration. Nous sommes couvertes de sable, mouillées de sueur et nous rigolons, nues. Ma peau semble s’ouvrir, mes pores sont ouverts, mon âme s’ouvre à tout ce que ce monde peut m’apporter. À travers cette expérience nous partageons des sourires fendus jusqu’aux oreilles, une sorte de connexion éternelle. Nos ongles sont sales de sable, de charbon et de terre provenant du feu, ceci nous exalte.

 

Ma peau semble s’ouvrir, mes pores sont ouverts, mon âme s’ouvre à tout ce que ce monde peut m’apporter. À travers cette expérience nous partageons des sourires fendus jusqu’aux oreilles, une sorte de connexion éternelle.

 

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C’est le dernier matin, nous plions bagage. Notre canot est un tantinet plus léger. Mais nos cœurs sont emplis, débordant de vie, accueillant à porte ouverte les lieux de cette extase. Cette connexion avec la nature s’accompagne d’un fort sentiment d’appartenance. Nous avironnons de plus en plus loin au rythme de la marée montante. Je réfléchis au monde dans lequel nous vivons, rapide et déroutant, avançant toujours vers un futur tumultueux. Je ne sais point où je m’en vais, je ne sais encore moins s’il existe une signification... Mais je sais que lorsque j’entreprends une aventure comme celle-ci, je réveille mon âme et je garde mes rêves en vie.
 

L’aventure, c'est un constant accueil de l’inconnue. Avec cette pratique, celle de ne pas savoir, s’ouvrent plusieurs manières d’observer et de voir. Une sorte de curiosité qui renverse tous nos sens à son passage. Une sorte de souvenir qui nous rappelle que nous sommes interconnectés de façon complexe. À travers cette expérience jaillit une renonciation de l’ego, une sorte de pureté créative qui réside au cœur de l’esprit humain. Ensemble dans cette quintessence de liberté et d’appartenance, apparaît quelque chose de plus subtil et de plus difficile à identifier. Quelque part en amont de la rivière, s’est éveillé en moi un souffle de vie, celui d’être comblée...simplement.

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Je ne sais point ou je m’en vais, je ne sais encore moins s’il existe une signification... Mais je sais que lorsque j’entreprends une aventure comme celle-ci, je réveille mon âme et je garde mes rêves en vie.

Dre Cristina Gareau

 Photographe d'adventures et de surf

Avec le même objectif déterminé et la même curiosité, Cristina se réveille avant l'aube pour capturer cette lumière matinale dansant sur l'eau. Elle serpente en aval pour nager avec le saumon en fraie. Elle dit que c'est  un esprit et un cœur ouverts qui la mènent à l'inattendu. La photographie de Cristina est d'une sensibilité et d'une féminité désarmante. 

Mia Daniels

Auteure, Artiste & Surfeuse

Mia Daniels est une artiste. Sa pratique couvre les disciplines de l'art contemporain et de la recherche en design, exposant et publiant ses créations et récits au niveau national et international. Mia explore les expressions créatives qui coïncident avec son zèle pour les paysages expansifs, interconnectés et sauvages de la Colombie-Britannique

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