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Ce qu'on ne voit plus

ne disparaitra pas - Partie 1

Carnet de bord 06 de l'Expédition Bleue

Mis en ligne le 18 septembre 2022

Écrit par Kateri Lemmens

À bord de l’impressionnant voilier Ecomaris, un équipage diversifié, mené par 7 femmes, dont certains issus de la communauté LGBTQ2+ et leurs acolytes participeront au projet qui parcourra le golfe du Saint-Laurent et ses rivages pendant près de trois  semaines pour étudier et documenter la pollution plastique et témoigner des changements climatiques.

Durant le périple de 20 jours au coeur du golfe du Saint-Laurent, nous publierons une panoplie de carnets de bord, microrécits et cartes postales, le tout produit par l'équipe à bord du voilier. 

Bienvenue à bord!

Ce qu'on ne voit plus
ne disparaitra pas

On enfile les gants et on parcourt les berges à la recherche des déchets plastiques enfouis dans le sable, accrochés aux herbes hautes, portées par les marées – à toutes sortes de stades entre le produit et sa dissolution. Revient le souvenir ancien du ramassage des déchets dans les fossés, un rituel familial annuel. On est haute comme trois pommes, gants et gros sacs poubelles à la main, à ramasser ce que d’autres ont jeté par la fenêtre de la voiture, ce que le vent a porté et qui s’est emmêlé aux quenouilles et aux aulnes. On habite les rives d’un parc provincial, une baie en Gaspésie. La nuit, on s’endort en écoutant le chant plaintif des huards. On frôle sans cesse ces autres nous : coyotes, renards, bernaches du Canada, grandes oies des neiges, phoques, polatouches, monarques. Au loin, les mers, les requins, les cétacés. L’âme de la nature, l’impression du vivant et celle, pour nous, de refuge et la possibilité d’une « vie délibérée » qu’évoque Thoreau dans Walden ou la vie dans les bois. 

Mais qu’est-ce encore que « vivre profondément » et « sucer la substantifique moelle de la vie » ? Comment « partir dans les bois », « retrouver le monde sauvage », si nos fils nous attachent à des existences et à des savoirs de surface qu’on a fini par adopter comme modes par défaut ? On se vend aux dieux de la vitesse et de la facilité pour pouvoir tout faire encore plus rapidement. On regarde notre vie passer à toute allure. Au loin. Un train affolé qui fonce vers son précipice ? Ou à l’inverse, une série de moments, de saisons, des hivers de force, des résurrections de printemps, les floraisons éblouissantes des étés, la nostalgie des automnes où tout quitte.

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En route vers l’archipel de Mingan, on lit des passages de Rick Bass sur son Yaak adoré et le fleuve qui voulait écrire, de Camille de Toledo. On se prend à rêver d’un immense plaidoyer du Saint-Laurent, aux audiences de la biodiversité et des changements climatiques. 

 

On parle les unes avec les autres des petites choses qu’on fait. Les cups ou les sous-vêtements menstruels pour remplacer les serviettes sanitaires ou les tampons avec leurs satanés applicateurs de plastique. À quel point c’est confortable une culotte menstruelle, pratique aussi. Il y a tellement de marques et modèles ! On pense aux fois où on est reparties d’une fête avec des bouteilles d’eau vide, des verres ou la vaisselle jetable pourtant recyclable sur le point d’être jetée. Il y a aussi les casse-têtes de la recherche de tissus et de vêtements sains, ceux dont on ne retrouvera pas les fibres plastiques aux quatre coins du monde. Le tri permanent des matières dont on se fait souvent dire que ça ne vaut même pas la peine tellement les défis environnementaux du monde d’aujourd’hui sont grands. En scrutant les berges, c’est une évidence que ça vaut tellement la peine. Réduire notre consommation de plastique à la source, on y revient toujours. 

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Peut-être une vie plus simple, moins encombrée, une vie qui sait renoncer, qui trouve ses joies autrement que dans des consommations de pacotille ? Pourquoi la simplicité est-elle si difficile à aimer ?

C’est Rilke qui disait qu’il faut aimer le difficile. L’amour. La solitude. 

Île nue et île Quarry de l’archipel de Mingan. Île d’Anticosti : baie de Natiscotec, puis baie du RENARD. Île Sainte-Marie et île Washtamaska. On traverse avec éblouissement des landes à cailloutis fragiles, des tourbières peuplées de sarracénie pourpre et de carnivores, des brouillards hantés par des monolithes vieux de 20 000 ans, 465 millions d’années et de splendeurs. Quand on voit danser les libellules au-dessus des épinettes mousseuses et lichens de la forêt boréale, on peine à penser autre chose que c’est sacré. À chaque pas, la féérie. 

 

Sur les littoraux, on trouve des déchets plastiques partout. Ils envahissent les mondes les plus sauvages et les plus éloignés qu’on connaisse. On en rapporte des sacs et des sacs. Plus le voyage avance, plus on ressent le hiatus qui nous habite depuis l’enfance, la douloureuse contradiction entre l’émerveillement et la désolation au contact de la nature souillée.

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On n’a jamais compris ça, comment on peut balancer, désinvolte, ses ordures au milieu d’un milieu humide qui abrite des tortues serpentines, tritons, salamandres, grenouilles et autres rainettes. Quelle satisfaction à lancer sa bouteille d’eau au diable de tous les vents ?

 

L’Île nue de Mingan : cordes de pêche, cartouches de chasse. Anticosti : bouées, bouteilles d’eau, filets de pêche, masses de polystyrène. Île Sainte-Marie : bouteilles d’eau, applicateurs de tampons, cartouches de chasse. Sur l’île Quarry, on ne fait pas de ramassage, mais on trouve une bouteille d’eau qui a été laissée, à moitié pleine, sur un des belvédères. Comme si une fois abandonnée là, elle devenait invisible. Comme si la bouteille allait se volatiliser par miracle, par transsubstantions de la matière. Mais non, le plastique qu’on ne voit plus ne disparaîtra pas. Il va remonter toutes les sources de la nature jusqu’à celles de nos corps.

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Sur l’île Quarry, la bouteille d’eau en plastique d’un autre à la main, on sent remonter sa colère d’enfance, des décennies plus tard. On pense à Ed Abbey qui écrivait qu’on a besoin des mondes sauvages, de refuges, quand bien même on ne s’y rendrait jamais. On en a besoin comme on a besoin d’espoir, dit encore Abbey. Comme un amour élargi, désintéressé. Un tendre souci.

 

On nettoie les berges, toutes ensemble. Ensemble nos gouttes d’eau pour la mer. En riant, on change le nom de la « bonne femme » de Niapiskau pour la « Grande Déesse de Niapiskau ». on se sent fières Amazones de la Grande Déesse.

 

On est bleues.

 

Tellement bleues.

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