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Dossier spécial

À quoi servent les baleines ?

En collaboration avec Baleines en direct et le GREMM

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Mise en ligne 7 juin 2022

Temps de lecture: 8 minutes

Recherche et texte par Anne-Marie Asselin et le Groupe de recherche et d'éducation sur les mammifères marins (GREMM)

Dans le cadre de la Semaine de l'océan 2022, nous vous présentons un article interactif et rédigé en collaboration avec le Groupe de recherche et d'éducation sur les mammifères marins et leur média Baleines en direct, basés à Tadoussac.

Nous répondons à une question simple: À quoi servent les baleines ?

 

Bonne semaine de l'océan et bonne lecture! 

À quoi servent les baleines ?

Au courant du dernier siècle, les baleines du monde entier, tant les baleines à dents que les baleines à fanons, ont subi une exploitation intensive globale par la chasse commerciale. Elles étaient chassées pour produire une variété de produits tels que l’huile pour les lampes, le savon, le parfum, les bougies, les cosmétiques, l’huile de cuisson ou même des éléments de corsets et de parapluies à l’aide des fanons. Les baleines servaient donc à l’humain en lui fournissant une panoplie de services! 

Dans le Saint-Laurent, les chasseurs venaient d’outre-Atlantique pour pêcher et chasser les baleines. L’océan a subi des niveaux d’exploitation de ses ressources naturelles sans comparables, et le Saint-Laurent était au cœur de la cible de l’Est canadien. L’impact de la chasse n’était pas soutenable à long terme pour les baleines. En 1982, la Commission baleinière internationale (CBI) décrète un moratoire sur la chasse pour freiner leur déclin. Depuis, plusieurs populations de baleines prennent du mieux.

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Le déclin du nombre de grandes baleines, estimé entre 66 % et 90 %, aurait probablement modifié la structure et le fonctionnement des océans
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Observer la résilience


Pour mieux comprendre le rôle des baleines, les scientifiques regardent l’écosystème entier. Qu’est-ce qui a changé depuis leur déclin? Qu’est-ce qui a été rétabli depuis le moratoire? Avec des demandes métaboliques élevées et des populations importantes, les baleines avaient probablement une forte influence sur les écosystèmes marins avant l’avènement de la chasse industrielle. Mais difficile de porter un constat sur le passé sans données empiriques, les études sur les baleines ayant commencé plus intensivement dans les années 1970. 

Une chose est certaine, le déclin du nombre de grandes baleines, estimé entre 66 % et 90 %, aurait probablement modifié la structure et le fonctionnement des océans, selon une étude publiée en 2014. 

Cela justifie un changement de perspective historique. Les baleines ne sont désormais plus considérées comme de simples animaux prenant beaucoup de place et mangeant des quantités de ressources importantes dans les océans ou une ressource fournissant des matériaux devenus maintenant désuets. Elles fourniraient des services très utiles, et joueraient un rôle clé dans le maintien et le développement des écosystèmes marins, pour un océan sain, dont l’humain bénéficie sur plusieurs facettes.

Les baleines en bourse

Pour traduire ces services en chiffre, les spécialistes attribuent un prix sur la valeur d’une baleine, relativement aux services qu’elle rend à l’humanité. À prime abord contrintuitif, il s’agit d’une façon très centrée sur les bénéfices directs pour l’humain, aussi connue sous le terme d’anthropocentrisme! Mais il s’agit d’une façon efficace de tenir une conversation solide entre l’économie, la science et la conservation. 

Une baleine de taille moyenne, environ la grosseur d’une baleine grise, vaudrait la modique somme de 2 millions de dollars en services rendus, selon un rapport produit par le Fonds monétaire international (FMI). «En séquestrant le carbone dans l’océan, les cétacés peuvent aider l’humanité à lutter contre les changements climatiques — un service écosystémique qui pourrait valoir des millions de dollars par baleine», précisent les économistes.

Qu'est-ce qu'un service écosystémique?

Les notions d'évaluation (économique et parfois marchande) de la biodiversité et des services fournis par les écosystèmes, basées sur une vision anthropocentrée de la nature, ont émergé dans les années 1970-1990.

Ces services sont par exemple la production de l'oxygène de l'air, l'épuration naturelle des eaux, la biomasse qui nourrit les animaux domestiqués, pêchés ou chassés, l'activité des pollinisateurs dans les cultures et celle des organismes qui produisent et entretiennent l'humus, la séquestration naturelle de carbone dans le bois, les sols, les mers et le sous-sol. On y inclut parfois la beauté des paysages.

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« Je pense que c’est un très bon premier pas que de reconnaître qu’elles fournissent des services et que ces services valent quelque chose. Potentiellement, beaucoup d’argent! », explique Fabio Berzaghi, auteur principal de cette étude. Il déclare de plus que l’analyse du FMI soulève un point extrêmement important au sujet des grands animaux : que leurs services écosystémiques profitent à tous!

Les baleines engraissent l’océan

Reconnues comme les grandes fertilisantes de la mer, les baleines excrètent des fèces riches en nutriments, comme le nitrogène et le fer, qui participent au développement du phytoplancton. «Dans le but de quantifier la valeur d’une baleine moyenne, il a fallu extrapoler l’augmentation du phytoplancton en présence de leurs fèces. De façon conservatrice, le phytoplancton augmente de 1% en présence de baleines. Puis, en regardant le prix du carbone, les économistes peuvent ensuite évaluer combien de carbone est retiré de l’atmosphère par la floraison des microorganismes, et il y a là beaucoup de valeur», nous explique Michael Fishback, cofondateur du Great Whale Conservancy et instigateur du projet. De plus, un océan en bonne santé a besoin de baleines pour brasser les nutriments et jouer leur rôle de fertilisante. Raison de plus pour les protéger!

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Elles nourrissent les poissons

Les cétacés se situent tout en haut de la chaîne alimentaire, leur retrait créant un effet domino sur tous les maillons se trouvant en dessous. À noter que l’humain fait aussi partie de l’écosystème, les répercussions nous affectent à notre tour! Enlever ces géants des écosystèmes aurait un impact non seulement sur les microorganismes, mais aussi un impact sur les stocks de poissons qui s’en nourrissent. Le phytoplancton est le premier maillon de la chaîne alimentaire des océans. À leur tour, les petits végétaux marins servent de nourriture au zooplancton comme le krill, que mangent les rorquals. «Dans l’océan Austral, quand les populations de baleines ont diminué, les scientifiques ont observé le phytoplancton chuter à cause des fertilisants naturels contenus dans les fèces de baleines. Le krill a aussi chuté et les stocks de poissons ont également diminué. Il y a eu un effet cascade sur l’ensemble de la chaîne alimentaire, affectant les revenus de l’industrie de la pêche», nous décrit Michael Fishback. Une mer saine contient donc tous les maillons nécessaires à son bon fonctionnement.

 

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Une mer saine contient 

tous les maillons nécessaires

à son bon fonctionnement.

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Et contribuent à lutter contre les changements climatiques!

En plus de provoquer la floraison du phytoplancton, les grandes baleines à fanons se nourrissent de zooplancton, composé de carbone, qu’elles absorbent simplement en l’avalant et en le digérant. Les baleines l’accumulent dans leurs tissus graisseux et leur format géant permet de stocker de grandes quantités de la molécule, comme de grands arbres mobiles et sous-marins!

Lorsqu’une baleine meurt et que sa carcasse descend au fond de la mer, le carbone stocké est retiré du cycle atmosphérique pendant des centaines ou des milliers d’années, ce qui constitue un véritable puits de carbone, aidant à garder cette molécule au fond des océans et à prévenir son retour dans l’atmosphère. Les baleines ont aussi un rôle très important à jouer pour pallier les effets des changements climatiques. Une baleine peut séquestrer 33 tonnes de CO2 par année, ce qui est beaucoup plus qu’un arbre, selon une étude publiée dans le Ecological Society of America, en 2014.

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Les baleines comme attraction touristique

Les grands animaux du monde entier attirent des gens partout sur la planète pour les contempler. L’industrie touristique évalue la valeur à son engouement en regardant les retombées économiques associées. Le parc marin du Saguenay–Saint-Laurent par exemple, n’a que 20 ans et est devenu une véritable institution et un moteur économique majeur grâce à l’observation des cétacés. Les baleines entraînent des retombées importantes pour l’industrie touristique et les populations locales, évaluées à des centaines millions de dollars.

Ces retombées s’étalent bien au-delà des entreprises de croisières. Les communautés locales récoltent également une portion de profitabilité liée à l’hôtellerie et à la restauration. Sans oublier, cette industrie permet aussi de créer des opportunités pour connecter ou reconnecter les gens au milieu naturel et de leur permettre de mieux comprendre le rôle des baleines et autres organismes dans l’environnement.

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Mieux comprendre, pour mieux préserver!

La chaîne alimentaire et toute la complexité qui relie le vivant au non-vivant dans l’écosystème nécessitent l’action combinée de tous ses intervenants pour son bon fonctionnement. Tous les maillons sont nécessaires pour maintenir l’intégrité de nos écosystèmes, tant marins que terrestres. L’être humain peut tenter d’attribuer aux êtres vivants une valeur monétaire pour les services rendus pour qualifier et quantifier le rôle de tout un chacun sur la planète. Mais peut-on vraiment attribuer une valeur à tout ce qui nous entoure et surtout, le doit-on?

«Tous les décideurs du monde, les politiciens, les gens d’affaires et les investisseurs parlent la langue de l’argent! Si la science veut dialoguer avec eux, il faut parler leur langage et les engager dans la conversation. Nous devons donc le faire pour traduire la science et les besoins en matière de conservation», nous fait remarquer le scientifique Michael Fishback.

Mais sans baleines, la mer serait certainement bien différente. Attachement culturel, source d’inspiration, amenant joie, bonheur, calme, respect, les baleines valent-elles vraiment un prix? La vie, aussi grande ou petite soit-elle, doit-elle être analysée en son sens pragmatique? 

 

 

Certaines choses sont simplement inestimables, et clairement dignes d’être protégées, sans compromis.

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Le GREMM est un organisme à but non lucratif voué à la recherche scientifique et à
l’éducation sur les baleines du Saint-Laurent. Fondée en 1985 et basée à Tadoussac,
notre institution muséale scientifique crée, recueille, préserve, met en valeur, interprète
et diffuse des connaissances sur les mammifères marins afin de mieux les comprendre,
les faire connaitre et les protéger.

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Baleines en direct est un magazine et une encyclopédie édités par le Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM), un organisme à but non lucratif voué à la recherche scientifique sur les mammifères marins, à l’éducation du public envers les enjeux liés aux écosystèmes marins et à leur conservation.